Compteur Linky : y a-t-il vraiment de quoi s’affoler ?

Je ne m’étais pas trop intéressé aux compteurs Linky avant que mes copains de Vivre Couzon ne publient trois articles à charge contre le bidule. Mon esprit de contradiction m’a conduit à m’y pencher de plus près.

Mardi 20 mars, Vivre Couzon organisait un débat devant près d’une centaine de personnes à propos des compteurs Linky qui seront installés dans tous les foyers couzonnais durant l’été prochain.

Il faut dire que ce nouveau compteur suscite bien des passions depuis quelques années. On l’accuse pêle-mêle d’émettre des ondes nocives dans nos maisons, de capter des données personnelles sur nos modes de vie pour les revendre, de détraquer nos appareils, de causer des incendies…

Comme des pendules

Pièces et Mains d’oeuvre affiche des mots d’ordre radicaux refusant la technologie.

Chez Vivre Couzon, le rejet des Linky ne fait pas l’unanimité. Il y a ceux, comme Bertrand, Catherine ou Arthur, qui s’en méfient, et qui se sont exprimés sur ce site à ce propos. Il y a aussi Christiane, qui a été la cheville ouvrière du débat de mardi, et qui a convié Pièces et Main d’œuvre, un petit groupe de Grenoblois remontés comme des pendules qui voient dans le «capteur» Linky un avatar de la «tyrannie technologique» asservissant les masses. Rien de moins. Leur intervention est très bien résumée ici.

De mon côté, ma religion n’était pas faite, et, pour tout dire, le combat me semblait un peu secondaire en comparaison à la perte de biodiversité, le dérèglement climatique ou le nucléaire. Mais comme il fallait un contradicteur au débat, je me suis documenté, et voici ce que j’ai trouvé.

Linky sert à quelque chose : la transition énergétique

En France, et particulièrement hors des villes, le réseau de distribution de l’électricité est dégradé : on relève de plus en plus de pannes. Le nouveau compteur Linky permettra plus de réactivité, car il préviendra directement Enedis en cas de problème.

 

Mais le réel intérêt du bidule est de faire partie d’un ensemble de mesures qui permettront d’adapter le système de distribution à la transition énergétique. En effet, dans l’absurde système actuel, on produit en masse dans des centrales nucléaires, puis on gaspille le tiers de cette bonne énergie dans le transport longue distance à haute tension.

L’un des enjeux de la transition énergétique est de décentraliser la production, et d’en venir à des unités mieux réparties et plus écologiques, comme on le fait par exemple dans la micro-centrale du barrage de Couzon. Mais ces énergies locales sont intermittentes : quand la Saône est basse, la centrale produit moins ; quand le vent tombe, les éoliennes s’arrêtent. Et cætera.

Dans notre système centralisé, le transport à haute tension dilapide un tiers de l’énergie produite. Photo: Michael Kappel VisualHunt.com / CC BY-NC

Une demande dopée

De même, à l’avenir, la demande sera de plus en plus intermittente. La voiture électrique, qui sera appelée à remplacer nos vieux diesels pourris, suce du 170 KW sur deux heures pour une recharge rapide, c’est-à-dire la consommation d’un quartier entier. Autant dire qu’à l’heure où mon voisin rentre du bureau, ma télé risque de me lâcher pour mon feuilleton du soir.

Le système va devoir s’adapter à tout cela. Les nouveaux compteurs nous permettront de produire notre propre courant sur notre toit, et de le revendre à EDF. À terme, on pourra même évoluer vers ce qu’on appelle les smart grids, un réseau qui adapte de lui-même une offre renouvelable, décentralisée, débarrassée du nucléaire, à une demande de moins en moins homogène.

Dans l’intérêt d’Enedis

Bon, cette vision d’avenir béate, c’est bien joli, mais pour nous, aujourd’hui, quel intérêt et quels inconvénients avons-nous à voir arriver Linky ? Pour tout dire, d’un côté comme de l’autre, pas grand chose.

Dans l’immédiat, l’intérêt est surtout évident pour Enedis qui va économiser en supprimant de nombreuses interventions de ses agents ou sous-traitants : plus besoin d’eux pour un changement de puissance, un déménagement ou un relevé. Encore des emplois supprimés et des visites en moins pour le père Marcel et tous nos pépés-mémés.

Un effet de seuil sur votre facture

Financièrement, votre risque ne devrait pas chercher bien loin. Au cas où vous avez un abonnement souscrit au-dessous de votre consommation (par exemple 6Kva au lieu de 9Kva), Linky ajustera cela, mais ce petit effet de seuil pourra aussi jouer en votre faveur.

Pour le reste, par le passé, Enedis s’est un peu aventuré à promettre monts et merveilles au consommateur qui allait être censé pouvoir surveiller sa consommation en temps réel. Pour le moment, le compteur n’offrira pas de fonctions formidables de ce côté. D’ailleurs, dans le monde, aucune installation massive de compteurs communicants n’a permis de baisser la consommation de manière significative.

Vente de données : la Cnil calme les ardeurs de Linky

Les opposants à Linky s’inquiètent de ce que ce bidule serait un sournois «capteur» absorbant en masse des données sur notre vie privée pour les revendre à d’avides marchands.

Dans les faits, pour le moment, Linky relève deux paramètres. Le premier, c’est votre conso journalière. Une fois par nuit, il envoie cette information à Enedis. C’est donc une relève quotidienne qui prendra la place de votre relève annuelle.

La seconde information, c’est ce qu’Enedis appelle votre «courbe de charge». Il s’agit là de l’évolution de ce que vous consommez en temps réel. C’est en effet là une information qui pourrait davantage intéresser les commerçants, car elle permettrait, avec un rythme de deux relevés par seconde, de savoir exactement si vous vous faites griller des toasts ou si vous massacrez Smoke on the water à la guitare électrique.

Or, il est heureux que notre démocratie libérale soit dotée de quelques contre-pouvoirs. La Commission informatique et libertés (la Cnil) a obtenu du législateur que cette information soit considérée comme votre propriété. Elle ne pourra donc être transmise qu’avec votre accord explicite. De plus, même dans le cas où votre accord soit capté en vous faisant signer des petites lignes en bas de contrat, ou en échange de tarifs bas, cette information ne serait relevée qu’une fois toutes les dix minutes, soit trop peu pour que tous vos petits secrets soient vraiment révélés.

Quoi qu’il en soit, votre compteur Linky est bien loin d’être aussi bavard que votre téléphone mobile ou votre compte Facebook.

Des lampes tactiles qui s’emballent

Les associations de consommateurs ont reçu de nombreux témoignages d’usagers mécontents après la pose de leur boîtier vert fluo. Des départs de feu qui auraient pu dégénérer en incendie. Des chauffe-eau qui ont perdu le sens des heures creuses. Des box internet qui déconnent. Des lampes tactiles qui s’emballent.

Selon toute apparence, ces tracas seraient moins dus au compteur lui-même qu’à la négligence de poseurs formés en un mois, payés à la production et minutés. La course à la productivité est décidément le mal du siècle.

Le petit courant porteur qui fait peur

Mais c’est quand on en arrive à la question des ondes électromagnétiques que les esprits s’échauffent le plus, comme si leur principal effet était d’alimenter des moulins à parole.

Linky émet un courant porteur, dit «CPL», qui va superposer à votre bon vieux 230V/50Hz un petit signal d’un volt cadencé entre 35 à 90 KHz. Une fréquence équivalente à celle de l’ADSL dans nos vieux câbles téléphoniques.

Enfermé dans vos gaines électriques, ce très modeste flux est bien loin de rayonner autant que l’émetteur de Tramoyes, tout près de Couzon, dont l’antenne de 220 m nous a envoyé de 1935 à 2016 un signal de 300 000 W cadencé à 603 KHz, et qui n’a jamais trop affolé nos grand-parents.

Pour revenir à Linky, son signal à lui sera ensuite transmis à un «concentrateur», dont la puissance de rayonnement s’apparente au vieux Nokia 3310 qui traînait dans ma poche en 2001, et dont plusieurs exemplaires sont déjà installés dans tout Couzon.

Question ondes électromagnétiques, l’émetteur de Tramoyes a balancé du lourd depuis 1935. ©TDF

Refuser Linky ?

À ce stade de la réflexion, je comprendrai très bien que vous n’ayez pas été convaincus par mes arguments. Vous pourrez donc me poser la question qui fâche : peut-on refuser Linky ?

À vrai dire, si vous vous appelez Patrick Véron et que vous êtes maire de Couzon (je sais qu’il est un lecteur fidèle), vous pouvez prendre exemple sur les quelques centaines de conseils municipaux qui ont pris des délibérations pour s’opposer à la pose du bidule. De belles prises de position empreintes de panache, mais tout à fait vaines, car, comme 95 % des communes, Couzon a délégué sa compétence à un syndicat d’électrification, le Sigerly. De plus, ces délibérations ont eu peu de succès devant les tribunaux et les contrôles de légalité préfectoraux, car la loi de transition énergétique et la jurisprudence qui se constitue sont clairement défavorables.

En tant que particulier, en revanche, vous êtes bien libre de refuser l’accès de votre petit pavillon aux installateurs. Vous êtes chez vous, et on n’a jamais vu un électricien nanti d’une commission rogatoire. Cependant, Enedis a la loi pour lui, et il sera fondé à vous facturer la relève au prix fort au cas où vous résistez encore et toujours à l’envahisseur.

Ça se complique si votre compteur est situé en dehors de votre propriété. On a vu des particuliers souder des cages en fer autour de leur logette pour éviter la pose. Mais si vous voulez en arriver là, il faudra d’abord vous libérer de jougs autrement plus oppressants : jetez votre téléphone mobile, n’allez plus sur internet, et ne payez qu’en espèces. Car, dans le monde tel qu’il va, il vous faudra une volonté de fer pour échapper à la connexion électronique permanente.

La nécessité de contre-pouvoirs

On peut en effet choisir de se barricader dans le refus individuel de tous ces capteurs. On peut aussi choisir de vivre avec en conscience, en apprenant à les paramétrer et à en faire un usage raisonné pour ne pas en devenir l’esclave. Cela implique la nécessité d’une éducation publique à ces questions.

Mais pour que ces informations ne se retrouvent pas entre les mains de puissances malveillantes, on doit aussi, plus que jamais, cultiver la vivacité d’une société démocratique, dotée de contre-pouvoirs incontournables, et enrichie par des citoyens qui échangent, débattent et favorisent la prise de conscience. C’est ce que Vivre Couzon essaie de faire à sa minuscule échelle.

Les anti-linky barricadent leur compteur. (photo ACE Hendaye)

A propos de l'auteur de cet article

Nicolas Gauthy
est l'auteur de 60 articles sur VivreCouzon.org

Nicolas est l'un des membres fondateurs de Vivre Couzon dont il est actuellement Président. Il est également l'un des piliers du comité de rédaction de VivreCouzon.org